Qu’avons-nous fait de ces trente ans ?
Dossier réalisé par Gérard Mermet pour le Monde du 10 mai 2011
1981. Je vous parle d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître (sauf en interrogeant leurs parents ou les moteurs de recherche). François Mitterrand s’installe à l’Élysée, et avec lui la gauche, absente du pouvoir pendant 23 ans. Sa promesse de campagne : changer la vie. Rien de moins. De fait, c’est la mort qu’il va d’abord changer : celle des condamnés à la peine capitale ; exit la guillotine, triste exception française. Le premier budget de Pierre Mauroy, premier ministre, est orienté vers la relance plutôt que la désinflation (une autre exception, qui devra être corrigée dès l’année suivante). Un salarié sur quatre va être nationalisé (industrie, aéronautique, banque…), un record parmi les pays développés, une rupture assumée avec le capitalisme. Celui-ci est pourtant bien vivant aux États-Unis, avec l’élection de l’ultralibéral Ronald Reegan, mais aussi sur TF1, qui diffuse le feuilleton Dallas. Pourtant, la politique industrielle de la France a du bon : le premier TGV arrive à Lyon, désormais à 2 h de Paris ; il ouvre la voie (!) à la décentralisation-déconcentration et réaménage peu à peu le territoire. Le télétel, ancêtre du Minitel, est expérimenté dans les Yvelines, tandis qu’IBM lance le premier ordinateur individuel ; la seconde innovation s’exportera beaucoup mieux que la première. Le cinéma français aura plus de chance, avec la Guerre du Feu de Jean-Jacques Annaud. Autres éléments de « décor » : en Pologne, Lech Walesa devient président de Solidarność, le syndicat ouvrier qu’il a fondé en 1980 ; le président égyptien Anouar el Sadate est assassiné ; un attentat est perpétré contre le pape Jean-Paul II ; l’équipe de France de rugby réalise le Grand Chelem au tournoi des Cinq nations…
2011. Trente ans après, que retenir de la profusion-confusion d’événements, de changements, de mutations qui ont jalonné l’Histoire, et notamment la nôtre ? On notera d’abord que la promesse du candidat Mitterrand aura été tenue, avec et sans lui : la vie a (beaucoup) changé. La France aussi. Elle a gagné 10 millions de citoyens (voir la France en chiffres, page suivante) et 7,5 millions de ménages, leur taille moyenne s’étant sensiblement réduite. Les moins de 20 ans, qui représentaient près d’un tiers de la population, ne comptent plus que pour un quart. À peine plus que les seniors (60 ans et au-delà), de sorte que l’âge moyen de la société s’est accru de quatre ans, à 40 ans. Ce vieillissement est cependant inférieur au gain d’espérance de vie à la naissance : 7,9 ans pour les hommes contre seulement 6,4 pour les femmes. Elles ont cependant conservé une confortable avance (7 ans) sur le sexe « fort » mais indéniablement moins résistant. Et elles ont réduit leur « retard » dans d’autres domaines (voir les 7 tendances lourdes).
Dur dehors, doux dedans
Si la vie est plus longue, elle est aussi perçue comme plus dangereuse par les Français. C’est pourquoi ils se réfugient dans la bulle domestique. La famille, que certains voyaient en voie de disparition dans les années 80, est plus que jamais « tendance ». Lorsqu’on considère que « c’est dur dehors », on fait en sorte que ce soit « doux dedans ». D’où le fort attachement au foyer. Il se traduit par le temps qu’on y passe, l’argent qu’on y dépense, les activités qu’on y pratique. Le confort, aussi, qu’on y trouve : 99% des logements disposent désormais au minimum de l’eau courante, d’une installation sanitaire et de WC intérieurs, contre seulement 62% en 1980. Pendant la période, la surface moyenne disponible par personne est aussi passée de 30 à 40 m². Quant aux équipements ménagers et de loisirs, ils se sont multipliés, du réfrigérateur à la machine à café, en passant par l’ordinateur. Il ne faut cependant pas oublier qu’un tiers des foyers n’en ont pas encore, et que près de quatre sur dix n’ont pas de connexion internet. Le fossé numérique n’est pas virtuel.
La famille offre en tout cas une meilleure résistance à la « crise ». Les « solos », qui servaient de modèles dans les années 1980, sont aujourd’hui moins triomphants. Beaucoup cherchent à se caser, à partager les bons moments, les coups durs… et les dépenses. Si le mariage est devenu moins fréquent, il est compensé depuis 1999 par le nombre rapidement croissant des Pacs. Il n’empêche que le nombre des divorces a presque doublé. Pourtant, les Français prennent de plus en plus leur temps avant de se décider : en trente ans, l’âge moyen au premier mariage s’est accru de sept ans pour les deux sexes. La proportion de naissances hors mariage a quintuplé, celle des familles monoparentales a plus que doublé. Le modèle unique est mort, mais la famille tient bon.
Trente ans de « crise »…
L’impression qui traverse cette « rétroscopie » 1981-2011 est celle de l’ancienneté de la « crise ». En France, elle est bien antérieure au scandale des subprimes de l’automne 2008. Elle est présente au cours de ces trois décennies dans les esprits, les opinions et les conversations des Français, comme un fil conducteur. Elle avait même commencé bien avant, au milieu des années 1960. C’est elle en tout cas qui a en partie amené François Mitterrand au pouvoir : en 1980 la hausse des prix avait atteint 14% ! L’interrogation sur le pouvoir d’achat était déjà sensible, mesurable (et mesurée). À juste titre d’ailleurs, puisqu’en 1983 et 1984 le revenu disponible des ménages allait (légèrement) diminuer, pour la première fois depuis l’après-guerre. La peur de l’appauvrissement laissait peu à peu place à la conviction qu’il était engagé. De sorte qu’il est aujourd’hui très impopulaire de rappeler que la baisse du pouvoir d’achat moyen n’apparaît pas dans les comptes nationaux. Ce qui ne signifie pas que chacun ait uniformément profité de la hausse, notamment les jeunes.
Les conséquences inattendues des 35 heures
Cet écart entre pouvoir d’achat « réel » et « perçu » peut s’expliquer notamment par l’arrivée de l’euro en 2002, qui a bouleversé les repères en même temps qu’il faisait monter certains prix bien en vue du consommateur. Mais il semble surtout corrélé à la mise en place des 35 heures. La mesure, appréciable pour ceux qui en bénéficient (d’autant qu’elle correspondait à une hausse sensible du salaire horaire) a eu un effet de levier : la baisse de 10% du temps de travail a généré un accroissement au moins double du temps réellement libre. La progression du pouvoir d’achat, modérée pendant les années 2000, n’a pas suffi du point de vue des Français à financer l’utilisation des « heures sup de loisirs » engendrées par les 35 heures. Il faut cependant rappeler que, sur trente ans, la hausse du pouvoir d’achat du salaire moyen net a représenté 56% pour les hommes et 76% pour les femmes. Mais c’est moins bien que pendant les Trente Glorieuses. Tout est relatif.
C’est ainsi notamment que les dépenses affectées aux nouveaux équipements de divertissement et de communication (et les abonnements et consommables qui vont avec) ont explosé. Une autre conséquence a été le renforcement du « paradoxe temporel » : jamais les Français n’ont eu autant de temps libre ; jamais autant ils n’ont eu le sentiment d’en manquer. Explication : l’argent et le temps nécessaires pour acheter et consommer ne peuvent croître au même rythme que les sollicitations. La multiplication des offres engendre toujours des frustrations de la demande. Si la question du pouvoir d’achat est et restera importante, la gestion du temps, matière première de la vie, sera l’une des grandes affaires des années à venir.
Consommation, consolation, consumation
Les 35 heures ont eu en tout cas un effet d’entraînement sur la consommation, qui a servi de moteur à la croissance, puis de stabilisateur à la crise « officielle ». En trente ans, les arbitrages effectués par les ménages sont spectaculaires. D’un côté, une réduction (en valeur relative) des dépenses d’alimentation (malgré une montée en gamme de l’offre comme de la demande) et d’habillement (du fait de la baisse de prix liée aux importations et à la moindre pression sociale sur le renouvellement des garde-robes). De l’autre, une hausse sensible des dépenses de logement, de santé, de transports et de communication, sous l’effet conjugué de l’augmentation des prix, des « besoins » ou des envies, dans un contexte de renouvellement plus rapide de l’offre. L’accroissement des taux d’équipement des ménages depuis trente ans témoigne aussi de la persistance de la « société de consommation », même si elle tend à devenir une « société de consolation », destinée à remplir un vide existentiel et relationnel. Elle est aussi vécue comme une société de « consumation », avec la prise de conscience récente des conséquences des actes d’achat sur l’environnement. D’où le développement d’un sentiment de culpabilité, qui peut conduire à la responsabilité.
La fin du modèle républicain ?
Une approche principalement quantitative de ces trois décennies conduirait à une conclusion optimiste, mais erronée : celle d’un « toujours plus » qui induirait le « toujours mieux ». Une vision plus qualitative du changement social fait en effet apparaître des « moins ». Ainsi, le processus de démocratisation de l’instruction s’est interrompu vers la fin des années 90, avec une durée de scolarisation en légère baisse et des écarts d’origine sociale accrus dans l’enseignement supérieur. Le fait que les deux tiers d’une génération soient bacheliers ne change rien à l’affaire : le chiffre est artificiel si on ne le met pas en relation avec les savoirs réellement acquis, et avec l’accroissement des besoins individuels et collectifs. Même constat d’interruption du processus vertueux avec le taux de pauvreté, qui ne diminue plus (ce qui ne signifie pas qu’il augmente). Constat aussi d’inversion en ce qui concerne les vacances : après avoir régulièrement augmenté, le taux de départ s’est stabilisé au début des années 2000 et tend depuis à diminuer dans les groupes sociaux les plus modestes. Autant d’inflexions qui sont ressenties comme des signes d’inégalité ou de déclassement par les Français. Il faut ajouter l’interrogation croissante sur la capacité de la société et de la « modernité » à fabriquer du progrès, du sens et du bonheur. Pour la première fois sans doute depuis la fin du XVIIIe siècle, la chaîne de causalité science-technique-progrès-croissance-bonheur (qui est aussi un postulat) est mise en question.
C’est en résumé la capacité de notre société à « vivre ensemble » (c’est-à-dire précisément à « faire société ») qui s’est érodée au fil de ces trente années. Ainsi, les jeunes n’ont guère bénéficié des marges de manœuvre lorsqu’elles existaient. Ceux des banlieues n’ont été ni intégrés ni assimilés (dans tous les sens du terme), seulement oubliés entre deux explosions de colère. Force est de constater que le « modèle républicain » ne tient plus ses promesses d’égalité et de fraternité. Quant à la liberté, elle pourrait être menacée par la peur du « socialement incorrect » et l’application aveugle du principe de précaution. C’est ainsi que le communautarisme, le tribalisme ou le clanisme (le populisme aussi) se développent, par défaut d’appartenances plus collectives. Il ne s’agit plus de changer la vie, mais sa vie avec l’aide de ceux dont on partage les caractéristiques ou les goûts.
Ce devrait être l’un des objectifs majeurs du septième président de la Ve République (pourquoi pas du premier d’une VIe ?) de retisser les liens, de refonder le pacte, de restaurer les équilibres, de remobiliser les Français et de les réconcilier autour d’un projet sans prisme et sans tabou. Pour faire accepter l’effort nécessaire, les postulants devront faire œuvre de pédagogie et de courage (y compris celui de ne pas chercher à tout prix à être élu), envoyer des signes d’exemplarité et garantir l’équité. Pour changer encore la vie, les « tranquilles » et les « agiles » ne devront pas oublier les « fragiles ». Les « mutants » et les « mutins » devront s’écouter. Et s’entendre.
Gérard Mermet
Les 7 révolutions de la société française
Individualisation
Les individus sont désormais considérés comme les « atomes » autour desquels s’organise la collectivité sociale. Chacun d’eux a (en principe) le droit au travail, au loisir, au pouvoir d’achat, à la différence, à la considération, à la compassion, à la réparation… Au point que la partie est parfois plus importante que le tout. Les produits et les services marchands (et, de plus en plus, non marchands) sont ainsi personnalisés, « customisés ». Le « sur-mesure » se généralise, dans les offres de vêtements, voitures, équipements de toute sorte. La constitution de bases de données permet de « cibler » chaque consommateur réel ou potentiel, au risque de violer son intimité. Les blogs, les forums ou les campagnes publicitaires témoignent de la prépondérance du « je » et du « moi » sur le « nous ». Les sports et les loisirs sont davantage pratiqués de façon individuelle. Dans le couple, l’objectif est d’être heureux ensemble… et séparément.
Cette individualisation peut être vue comme un progrès, la réalisation des attentes inscrites dans les cahiers de doléances de 1789. Elle peut aussi être perçue comme la conséquence d’une incapacité de l’État et des institutions (laïques et religieuses) à s’occuper des gens comme elle le faisait autrefois. La contrepartie de ces droits nouveaux est en effet la nécessité pour chacun de maîtriser son destin. Une chance pour ceux qui disposent des atouts nécessaires (éducation, culture, santé, relations, chance…). Mais un risque (de marginalisation, exclusion) pour les autres. L’« égologie » est le pendant individuel de ce qu’est l’écologie au plan collectif.
Féminisation
Les valeurs et qualités plus spécifiquement associées aux femmes (sens de la vie, capacité d’écoute, pacifisme, modestie, sens pratique…) imprègnent progressivement la société. Leur poids est important dans les décisions des ménages (même si la répartition des tâches reste inégale), croissant dans les entreprises et les institutions. Les femmes ont peu à peu investi de nouveaux domaines (professionnels et extra-professionnels). Au travail, leur taux d’activité s’est accru alors que celui des hommes diminuait. En matière de loisirs, elles ont favorisé le développement de certains marchés comme le bricolage ou l’équipement de sport. La féminisation de la société trouve son illustration dans l’univers automobile : les années 80 avaient été marquées par l’arrivée du 4X4 (carré, agressif, masculin, voire machiste dans son esprit). C’est le concept contraire qui lui a succédé dès la fin des années 90, celui du monospace. La voiture devenait pratique, conviviale, ronde, sécuritaire. Féminine.
La société n’a pas (encore ?) « changé de sexe », mais elle est organise peu à peu la convergence et la parité. En principe pour le meilleur : un échange fécond entre des visions, des analyses et des propositions différentes et complémentaires. Parfois pour le moins bon, avec par exemple la montée de la délinquance chez les jeunes filles, ou l’augmentation de leur consommation de tabac. Avec la mise en place de quotas d’étape (une contrainte discutable sur le fond, mais souvent efficace), la féminisation et le féminisme sont entrés dans une nouvelle ère. La société aussi.
Globalisation
Sous l’effet de la révolution technologique, le monde est devenu un village global. Les événements qui se produisent ailleurs ont chez nous des effets presque immédiats sur l’emploi, la consommation, l’information, les loisirs ou la culture. Français, Américains, Japonais, Brésiliens, Russes ou même Africains écoutent les mêmes chansons, regardent les mêmes émissions de télévision, les mêmes films (souvent américains). L’information s’est globalisée, sur internet comme dans les médias traditionnels. Les grandes marques et les grandes enseignes de distribution sont planétaires ; les zones piétonnières et les magasins des villes se ressemblent étrangement. La convergence des modes de vie et l’interdépendance des pays sont des faits.
Dans les enquêtes internationales, les Français apparaissent comme les moins favorables à cette mondialisation. Elle est pour eux synonyme de délocalisation, chômage, standardisation. Beaucoup craignent d’y perdre une partie de leur identité et se réfugient dans la « proximité ». À l’ouverture et au gigantisme, ils sont tentés d’opposer le protectionnisme et le « petisme ». Mais la plupart savent que la marge de manœuvre nationale est désormais réduite et que l’on doit raisonner large, « holistique », qu’il s’agisse d’économie, de réglementation, de santé ou d’environnement. Même s’ils le regrettent, ils sont conscients que la France devra abandonner une partie de ses « exceptions », atouts devenus handicaps, rentrer dans le rang européen et planétaire. Une façon aussi d’y maintenir son rang.
Technologisation
L’innovation est le principal déclencheur du changement social, par ses applications dans tous les compartiments de la vie. Les objets et services qui en sont issus sont omniprésents. La vie est de plus en plus « numérisée ». Les Français communiquent avec leurs téléphones portables. Ils s’informent sur internet, où ils préparent et effectuent une part croissante de leurs achats. Ils se divertissent à l’aide des objets-phares de la modernité : ordinateurs domestiques, écrans plats de télévision, lecteurs de DVD ou de MP3, jeux vidéo, appareils photo numériques netbooks, tablettes, liseuses…
La technologie a transformé le rapport à l’espace, en réalisant le rêve d’ubiquité. Elle a surtout modifié la relation au temps, en favorisant l’instant et l’improvisation au détriment de la durée et de la planification. Les temps individuels (alimentation, travail, vie de famille, amicale, sociale, personnelle…) ne sont plus séparés mais fusionnés. Les temps traditionnellement « morts » (attentes, transports, transits…) sont devenus des temps « forts », pendant lesquels on peut s’informer, travailler, se divertir, s’isoler. On observera qu’on a commencé à parler de « temps réel » au moment où il devenait virtuel, ajoutant ainsi à la confusion.
En contrepartie de ses indéniables bienfaits, la technologie est à l‘origine d’un fossé culturel croissant. Un tiers des Français ne sont pas encore connectés à internet ; ceux qui le sont n’en ont pas tous le même usage, certains préférant l’enrichissement de leurs connaissances, d’autres le divertissement.
Consumérisme
La méfiance croissante et le désenchantement général amènent les Français à prendre de la distance par rapport aux sollicitations multiples dont ils sont l’objet. Le consumérisme est d’abord logiquement apparu dans les attitudes et comportements à l’égard des produits, des marques et des enseignes du commerce. D’autant que les consommateurs disposent désormais de puissants outils pour échanger avec leurs « pairs », comparer, choisir, éliminer. Ils ont le pouvoir de dire non et s’en servent. On a vu aussi se développer un consumérisme politique, qui se traduit par une suspicion palpable envers les partis et les personnes qui les incarnent. Cette attitude touche aussi les administrations et les institutions. Elle est apparente en matière scolaire, où les élèves et leurs parents considèrent les enseignants comme des prestataires de service. On la retrouve dans la relation au système de santé : médecins, personnels hospitaliers, Sécurité Sociale, mutuelles… Elle est présente aussi dans l’entreprise, sous l’impulsion des syndicats (dont c’est la vocation) mais surtout des salariés, qui ont une approche du travail plus contractuelle qu’affective.
La conséquence est une multiplication des plaintes en cas de dysfonctionnement (réel ou présumé), qui s’accompagne d’une « judiciarisation » croissante. Partout, les « services consommateurs » sont débordés. Les Français se montrent parfois sans pitié vis-à-vis des entreprises, des dirigeants politiques, des patrons. Le consumérisme repose sur le doute. Il se traduit par l’exigence, l’infidélité, l’éclectisme, l’opportunisme. Il est entretenu par les manquements commis par les prestataires, mais aussi, paradoxalement, par les efforts qu’ils déploient pour se montrer vertueux et dérouler le « tapis rouge » devant leurs clients.
Horizontalisation
La société française a été longtemps verticale, hiérarchique, pyramidale. Les « acteurs » de la vie politique, économique, sociale, intellectuelle s’adressaient au « peuple » avec une certaine condescendance, parfois arrogance. La relation est désormais horizontale : les citoyens, consommateurs, auditeurs, lecteurs, parents, enfants, malades, etc. s’expriment et se parlent entre eux. Ils échangent leurs informations, leurs expériences, leurs convictions et leurs adresses. Ils effectuent même entre eux de véritables transactions (petites annonces, ventes aux enchères, etc.).
Cette inversion du rapport de force entre acteurs et publics, entre offre et demande, est l’une des données-clés de l’évolution sociale. La société est un enchevêtrement de réseaux, dont internet est l’intermédiaire omniprésent. L’horizontalisation favorise le communautarisme, fait de regroupements divers d’individus en quête d’appartenances. On observe que la recherche du « semblable » est plus fréquente que celle du « différent ».
Zapping
Les vies professionnelles, familiales, sociales ou personnelles sont désormais constituées d’une succession (parfois d’une simultanéité) de vies. Les emplois (fonctions, postes, responsabilités) changent tout au long de la vie, comme les entreprises dans lesquelles on travaille. Dans les couples, on change plus souvent de conjoint ou de partenaire. Cette mobilité se retrouve en matière d’habitat, avec des logements et des décors qui évoluent au rythme des déménagements, des phases de la vie, des contraintes du moment, des humeurs ou des modes. Le zapping s’observe aussi dans la vie amicale et sociale, au gré des appartenances à des groupes ou communautés. Il est apparent dans les changements d’activités de loisirs, avec une alternance de périodes d’expérimentation, de passion, de lassitude, d’abandon… parfois de reprise. Homo-zappens est le dernier avatar d’Homo-sapiens.
Gérard Mermet