Le Monde (24 janvier 2006)
Stéphane Lauer

Gérard Mermet fait-il partie des « déclinologues », raillés par Dominique de Villepin, lors de ses vœux à la presse ? Son dernier ouvrage, Révolution !, sous-titré Pour en finir avec les illusions françaises, peut en effet passer pour l'énième livre qui se propose de disséquer ce fameux « mal » qui ronge actuellement notre pays. Mais s'il juge que notre «modèle » ne fonctionne plus, ce n'est pas pour ajouter au pessimisme ambiant, mais au contraire pour faire prendre conscience qu'il est grand temps de réagir.

Le sociologue, auteur de l'ouvrage biennal Francoscopie (Larousse), analyse froidement, statistiques à l'appui, l'état des forces et des faiblesses du pays, dont il tire un certain nombre d'enseignements. D'abord, l'auteur note un sensible décalage entre la situation réelle des Français et le sentiment qu'ils en ont : « les Français ont souvent plus peur qu'ils n'ont mal », note-t-il. Les inégalités ou la pauvreté seraient par exemple moins apparentes que certains veulent bien le dire. Pour lui, l'inquiétude et le pessimisme qui règnent actuellement sont beaucoup plus symptomatiques d'un malaise que des signes objectifs d'un prétendu déclin.

La situation actuelle est marquée par un paradoxe saisissant : alors qu'il est de bon ton de gloser sur le décrochage de la France par rapport à ses principaux concurrents ou sur le recul de son influence dans le monde, les Français, lorsqu'on les interroge à titre personnel, se disent plutôt heureux. Pourquoi ce décalage ? « Parce que l'environnement général est menaçant et que l'on n'a pas de prise sur lui, chacun se sent, par contraste, satisfait d'un univers personnel qu'il peut davantage maîtriser », répond le sociologue. Du coup, dans un contexte de mondialisation, les Français ont tendance à se replier sur la sphère familiale, tribale ou communautaire, quitte à regarder évoluer le reste du monde en spectateur, en attendant des jours meilleurs.

Le problème, c'est que la situation n'a rien de conjoncturel ni de passager. Elle est le fruit des bouleversements qu'a connus le pays au cours des trente dernières années. Certes, toutes les sociétés occidentales ont connu peu ou prou les mêmes évolutions démographiques, technologiques ou économiques. Mais notre pays s'est plutôt moins bien adapté que les autres à ces ruptures. Et l'auteur de fustiger les « exceptions » — culturelles ou pas — ou le « génie français », brandi à tout bout de champs pour s'opposer au changement. Il ne s'agit pas de nier les spécificités tricolores, insiste Gérard Mermet, mais la France doit savoir s'inspirer des pratiques qui ont fait leurs preuves ailleurs, au lieu de croire qu'on peut « avoir toujours raison sur tous les sujets et contre tous les pays ».

En fait, Gérard Mermet est convaincu que le « modèle français » est une illusion. Difficile de lui donner tort lorsqu'on observe que le « modèle social » n'empêche pas la France de connaître l'un des taux de chômage les plus élevés d'Europe ou que le « modèle éducatif », ne parvient plus à réduire les inégalités et à promouvoir l'intégration. Quant au «modèle sanitaire », même s'il permet une couverture médicale unique, il est en même temps le plus coûteux du monde. « Le système produit des résultats inverses de ceux recherchés : il engendre un fort sentiment d'inégalité, d'insécurité, d'injustice, de mécontentement , résume l'auteur, qui estime que »le drame actuel de la France est de n'avoir pas compris que réussite économique et progrès social ne sont pas des objectifs contradictoires.

Pour lui, le temps est venu d'un sursaut national, car il y a urgence. Vu l'état prérévolutionnaire du pays, la France, estime-t-il, à intérêt à saisir la chance démocratique de l'élection présidentielle de 2007 pour s'inventer un projet collectif et repartir de l'avant. Pour quel programme et pour quel candidat ? a-t-on envie de demander à Gérard Mermet. » Les solutions existent ; elles ont été mises en place ailleurs et il n'est pas nécessaire de les réinventer, même s'il faut les trier et les adapter. Le candidat chargé de les appliquer, lui, sera plus difficile à trouver.


Gérard Mermet, Révolution ! Pour en finir avec les illusions françaises, éd. Louis Audibert, 18 €.

Le livre Révolution !

Le Figaro (13 mars 2006)
Alain-Gérard Slama

Les raisons de dramatiser, en effet, ne manquent pas. D'une crise à l'autre, un glissement est sensible. Mai 1968 a évité la violence. Les faux étudiants qui occupaient la Sorbonne, les fameux Katangais, se contentaient de faire peur. Aujourd'hui, dans les mêmes murs, des casseurs déchirent des livres et saccagent des fresques. 

Hier, le pouvoir était défié parce qu'il détenait encore le monopole de la force publique. Si loin que les manifestants soient allés, l'environnement politique, économique et social leur assignait une limite. Il a suffi que le pouvoir réagît au moment opportun, le 30 mai, pour faire refluer la vague. Aujourd'hui, la force semble avoir changé de camp. La voici apparemment du côté des minorités les plus déterminées, dont la capacité de blocage est telle que, chaque fois qu'elles se sont manifestées, le pouvoir s'est cru contraint de reculer. 

La question se pose dès lors sérieusement de savoir si un nouveau Mai 68 n'est pas susceptible d'éclater et de provoquer, cette fois, et en tout cas avant la prochaine élection présidentielle, une véritable crise de régime. Tandis que les nuages s'accumulent, l'inconscient collectif semble attendre d'un orage la solution des problèmes non résolus. Comme dans les années trente, on voit ressusciter les appels au sursaut, expression que le très lucide rapport Camdessus n'a pas reprise à son compte par hasard. Si l'on ajoute que la France a toujours préféré la révolution à la réforme, le risque d'une rupture radicale ne peut être écarté. 

Cela dit, ce serait une erreur de l'exagérer, tant il est vrai aussi que les conditions d'une situation réellement révolutionnaire ne sont pas réunies. Un récent essai de Gérard Mermet, qui propose une réflexion remarquablement informée et équilibrée sur l'état actuel de la société française (1), vient à point nommé rappeler les six conditions nécessaires à une explosion révolutionnaire, telles que le sociologue américain Crane Brinton les avait décrites dans son Anatomie de la révolution, qui remonte à 1938. Si on se fie à cet inventaire, largement confirmé par l'histoire, nous en sommes heureusement assez loin. 

Il y faut d'abord un climat de croissance économique : les périodes d'expansion sont celles où la frustration des catégories défavorisées est ressentie d'autant plus intensément qu'elle est relative, et que leurs aspirations leur paraissent plus accessibles. Or l'amorce nette d'un déclin économique incline plutôt à des comportements conservateurs. Peu nombreux sont ceux qui sont prêts, par un changement trop brutal, à perdre ce qu'ils ont. 

La seconde condition de Brinton exige des antagonismes forts entre les classes. Ces antagonismes sont réels, mais ils ne confrontent pas des catégories ascendantes de plus en plus vigoureuses à des catégories dominantes en perte de vitesse; ils opposent des mouvements sociaux marginalisés au reste de la société. Le choc suscité par le premier tour de l'élection présidentielle de 2002 atteste certes la capacité de nuire de ces mouvements, mais elle a révélé aussi la force du rejet que leur menace inspire. 

La troisième condition est l'émergence d'intellectuels globalement hostiles aux élites dirigeantes. Elle est à mettre en rapport avec les deux conditions suivantes, qui sont le découragement de dirigeants ayant perdu confiance dans les fondements de leur autorité et affaiblis par une déroute financière. Or nos débats intellectuels portent essentiellement sur les moyens de rétablir les fondements de la légitimité démocratique et de résoudre le problème de la faillite financière. L'importance prise par les querelles du communautarisme, fabriqué de toutes pièces par le relativisme ambiant, et de l'égalité, radicalisée par les politiques de discrimination positive, donne plutôt le sentiment d'un pays désireux de refonder ses assises que d'abattre l'ordre établi. 

La dernière condition susceptible de créer une situation révolutionnaire est, selon Brinton, l'incapacité du pouvoir d'arrêter, quand il en est encore temps, la contagion des forces de contestation. C'est ici le point d'incertitude majeur. On ne peut exclure en effet que la maladresse du pouvoir et des leaders d'opinion ne crée une situation ingérable alors même que les cinq autres conditions ne seraient pas remplies. Dans la conjoncture présente, tout témoigne que la crainte exagérée d'une crise révolutionnaire, d'un nouveau Mai 68 en pire, est la cause principale de la paralysie de l'autorité et de la dégradation de la vie politique française. 

Il arrive que des monstres imaginaires fassent plus de mal que les périls réels. La triple crise française, économique, sociale et culturelle est d'autant plus irritante que presque tout ce qui a été entrepris depuis trente ans n'a cessé de l'aggraver, alors qu'elle était, et demeure, évitable.


(1) Gérard Mermet, Révolution ! Pour en finir avec les illusions françaises, éd. Louis Audibert, 18 €.

 

© Francoscopie/Gérard Mermet